La merditude des choses, Dimitri Verhulst, Editions 10-18, 2013 (traduit du néerlandais)

Un autre regard sur la Belgique …

Les adaptations cinématographiques de romans sont toujours, on le sait bien, à double tranchant. En ce qui concerne La merditude des choses, c’est au cinéma que j’avais découvert l’adaptation de ce roman initialement écrit en flamand par Dimitri Verhulst. Le film m’avait laissé un étrange souvenir, ayant été partagé entre le rire et l’écoeurement en voyant les personnages ingurgiter des quantités énormes de bière. En me risquant à lire le texte original qui avait donné lieu à ce film à la fois drôle et terrible, je savais que mon point de vue changerait fatalement. Or, si l’adaptation est relativement fidèle au texte d’origine, celui-ci m’est apparu bien plus dur. La description de la vie d’un enfant entouré de son père et de ses oncles, tous invétérés alcooliques et tous retournés vivre chez leur mère, oscille entre le sordide et le glauque. Ce que l’image apporte en distance, en mise en scène et en non-dits est fatalement absent : quelque part, le livre est plus cru, plus violent.

 

Et pourtant, le regard porté sur son enfance, car c’est autobiographique, est porteur d’espoir à plus d’un titre. Si cet univers est le reflet d’une certaine Belgique à la dérive, l’enfant dont on suit les péripéties est aujourd’hui devenu un auteur reconnu, après avoir été placé en famille d’accueil puis en foyer. Cet aspect est peu abordé dans ce roman, mais le regard porté reste malgré tout chargé d’une tendresse envers cette fratrie où on est fier d’appartenir à une famille d’alcooliques, où la capacité à ingurgiter des quantités colossales de boissons alcoolisées jour après jour est élevée au rang d’héroïsme. Dimitri, lui, dès ses 5 ans, boit des « mazout » (un mélange de Coca Cola et de bière) et fume, peu de temps après, ses premières cigarettes sous le regard bienveillant de son père et de ses oncles. Les chapitres se succèdent les uns aux autres, traitant chacun d’un thème particulier : un concours du plus gros buveur, l’invention d’un jeu de « tour de France » destiné à boire le plus possible et le plus vite possible pour faire avancer son pion sur le plateau de jeu, la visite d’une assistante sociale, la cure de désintoxication suivie par le père de Dimitri…

 

On sort de cette lecture un peu étourdi, mais au-delà de cette plongée dans une partie oubliée de la Belgique, ce sont des questionnements plus vastes qui sont abordés avec finesse, justesse et sans fausse morale : la relation père-fils, l’amour filial et l’amour tout court, ou encore la façon de vivre une ascension sociale qui, chez l’auteur, est un mélange de satisfaction d’avoir réussi à échapper à ce qui apparaissait comme une fatalité, et ce qui lui est renvoyé comme une trahison envers son clan. A une époque où les regards se portent plus volontiers sur les banlieues populaires et les cités-ghettos quand il s’agit de s’interroger sur les oubliés de nos systèmes politiques et économiques, ce livre nous rappelle que la détresse et la désespérance existent également dans ces villages à l’écart des médias.

 

On y vit aussi, on y survit également, et on en réchappe aussi parfois, comme le montre Dimitri Verhulst.

 

Olivier A.

 

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Saturday 26September 2020

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