Albums et images : une autre richesse

Ils ont 10 mois, 5 ans, 10 ans : leurs yeux s’arrêtent sur une couverture, ils saisissent l’album, les pages tournent, la surprise, la jubilation, la rêverie, l’appétit du livre s’installent : scène courante de rencontre entre des enfants et des albums dominés par la présence des images, qui s’offrent ainsi au sens fort du terme, avec une apparente immédiateté, aux yeux des lecteurs.

Cet espace du livre, univers en deux dimensions contraint entre la première et la quatrième de couverture, confère aux images qui l’habitent une qualité particulière. A l’heure d’Internet et des images en mouvement permanent, qu’offrent les images des albums pour enfants ?

Tout d’abord, l’image joue avec la matérialité de l’album, minuscule ou géant, allongé à l’italienne ( Moi, j’attends…[1]) ou étirée verticalement (Plouf ! [2]). Des codes iconiques sont maîtrisés et conjugués pour traduire la narration, la situation, capter le mouvement ou l’immobilité, exprimer le temps - instant précis ou durée (Du temps [3] )- l’espace, infiniment grand (perspectives de Boréal express [4], recomposé dans certaines images d’Hélène Riff, en abîme et trompe-l’oeil dans Zoom [5], variant selon le point de vue choisi par l’artiste…

Depuis l’Histoire de Babar le petit éléphant de Jean de Brunhoff (1931), Edy-Legrand et son fameux Macao et Cosmage (1919), réédité à l’Ecole des loisirs, Benjamin Rabier, et bien sûr le Père Castor,( alias Paul Faucher), qui imagina ses albums dans les années 30 avec la volonté « d’employer l’image dans la plénitude de ses pouvoirs », l’image a investi la double page, inventé de multiples modes de narration et de relation avec les textes, introduit des références culturelles : une dynamique prenant en compte le livre tout entier est à l’œuvre et crée une spécificité artistique.

Les dessins mis en couleurs à l’aquarelle ou à l’encre de Gabrielle Vincent, François Place ou Philippe Dumas, l’épaisseur du pinceau vif de Grégoire Solotareff, les couleurs denses étalées en aplats d’Alain Le Saux, les pastels gras de Nathalie Novi, les papiers déchirés de Sara ou de Yann Fastier [6], les expériences (ou redécouvertes) graphiques proposées par les éditions Memo par exemple ou les livres réédités de Bruno Munari, les photographies de Tana Hoban, l’intégration de matières et objets de Christian Voltz ou de Martine Bourre dans la belle collection Pirouette (Didier) : les techniques se conjuguent à l’infini, parfois au sein d’un même livre, comme dans Tout un monde [7] mêlant, entre autres, photo, peinture à l’acrylique, gouache, découpage, linogravure, en une construction subtilement articulée, renouvelant la notion d’imagier et installant un nouveau langage.

Les techniques sont au service des styles d’artistes : ils apportent, selon les cas, l’humour, parfois basé sur le décalage texte - image comme dans Mon chat le plus bête du monde [8] exclusivement illustré… d’éléphants qu’on croirait hérités de Benjamin Rabier, le grincement emprunté à la caricature de Tomi Ungerer ou Ralph Steadman, le trait tonique de Babette Cole, Quentin Blake ou Pef, nerveux et éclatant de Claudine Desmarteaux, pur et graphique de Betty Bone ou d’Anne Bertier, le chatoiement et la précision de Martin Jarrie [9], l’humour anglais de John Burningham [10]. Ils apportent l’inquiétante étrangeté de David Wiesner ou Nikolaus Heidelbach, l’architecture et les références artistiques de Max Ducos [11], l’aventure en couleurs chaudes avec François Roca, ou en noir et blanc, pur et sans texte, avec Antoine Guillopé (Loup noir [12]) ou encore avec le trait puissant du superbe album d’initiation Yakouba [13]. Ils apportent les sujets graves comme Et après…[14] qui aborde la mort d’une mamie, La petite marchande d’allumettes illustré par Georges Lemoine réinscrivant le conte dans le conflit bosniaque [15], L’ennemi [16] dénonçant l’absurdité de la guerre ou encore le regard d’un enfant sur un mendiant, dans le merveilleux album traduit du coréen Le parapluie vert [17]

Les albums et leurs images habitent les contes, apportant la distance de l’humour, l’impertinence ou la modernité, ou retrouvant les profondes racines culturelles de ces contes.

Les albums et leurs images accompagnent les grandes questions de la vie : Y a-t-il un alligator sous mon lit [18] ? Mes parents pensent-ils à moi quand je ne suis pas là ? (Drôle de maman [19]), qu’est ce que ça fait l’arrivée d’une petite sœur ? (Tout change [20]), où court donc la souris verte ? Ils vont jusqu’à poser la question la plus philosophique qui soit, avec La grande question [21] dont les images envahissent les doubles pages avec la force et l’humour nécessaires.

« L’album, ce n’est pas seulement du texte et de l’image, c’est du texte et de l’image dans l’espace de cet objet étrange qu’est le livre » dit Isabelle Nieres-Chevrel.

L’album et ses images fait sens autrement : les bibliothèques, les librairies permettent d’en goûter toute la richesse et les plaisirs.

[1] Moi, j’attends…,Davide Cali, Serge Bloch, Sarbacane, 2005
[2] Plouf !, Philippe Corentin, Ecole des loisirs, 1991
[3] Du temps Sara, Thierry Magnier, 2004.
[4] Boréal express, Chris Van Allsburgh, Ecole des loisirs, 1986
[5] Zoom, Istvan Banyai, Circonflexe, 1995
[6] Savoir-vivre, Yann Fastier, Atelier du poisson soluble, 2000
[7] Tout un monde, Katy Couprie Antonin Louchard, Thierry Magnier, 2000
[8] Mon chat le plus bête du monde, Gilles Bachelet, Seuil, 2004
[9] Hyacinthe et Rose, François Morel, Martin Jarrie, Thierry Magnier, 2010
[10] Le panier de Stéphane John Burningham, Kaléidoscope, réed. 2012
[11] Jeu de piste à Volubilis, Max Ducos, Sarbacane, 2006
[12] Loup noir, Antoine Guillopé, Duculot, 2003
[13] Yakouba, Thierry Dedieu, Seuil, 1994
[14] Et après…, Malika Doray, Didier, 2002
[15] La petite marchande d’allumettes, H.C. Andersen, Georges Lemoine, Nathan, 1999
[16] L’ennemi, Davide Cali et Serge Bloch, Sarbacane/Amnesty international, 2007
[17] Le parapluie vert, Yun Dong-jae, Kim Jae-hong, Didier jeunesse, 2008
[18] Il y a un alligator sous mon lit, Mercer Meyer, Gallimard jeunesse, coll. L’heure des histoires, réed. 2010
[19] Drôle de maman, Elisabeth Brami, Anne-Sophie Tschiegg, Seuil, 2000.
[20] Tout change, Anthony Browne, Kaléidoscope, 1990
[21] La grande question, Wolf Erlbruch, Editions Etre, 2003

 

 

Crédit image : @sc jannoon028-fotolia.com

Vendredi 24Septembre 2021

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